L’annonce du président de la République visant à supprimer l’ENA ne ferme pas seulement les portes d’une école iconique de l’élitisme et du pouvoir, mais également celles d’une vision du travail qui a fait son temps.

Cette école, créée à la sortie de la seconde guerre mondiale pour accompagner la reconstruction du pays et de ses administrations, rassemblent de futurs hauts fonctionnaires portés par le sens du service de l’Etat. Officiellement destinée à former des cadres de la haute fonction publique, on lui reproche de former avant tout des « héritiers de la culture dominante », technocrates et bureaucrates ayant réussi le passage d’un processus de sélection draconien.

L’arrêt – dans sa forme actuelle- de l’ENA annonce-t-elle pour autant la fin de l’élitisme dans notre société ?

La remise en cause du profil type de l’élite pose la question de la définition du candidat idéal pour une entreprise ou une organisation. Alors qu’est ce qui définit un candidat idéal ? Lorsque nous recherchons un emploi, nous passons un temps fou à travailler nos CV pour afficher nos plus belles expériences, celles qui sont le plus en lien avec l’emploi recherché. On va donc choisir les mots-clefs les plus pertinents, en espérant que ces derniers retiennent l’attention du recruteur ou du programme informatique en charge de présélectionner les candidatures. Les compétences ou « hard skills » sont soigneusement sélectionnées pour sortir les meilleures lames du couteau-suisse que nous sommes.

Dans quelle mesure votre CV ou profil LinkedIn reflète-il une part de votre véritable personnalité ?

Comme dans le film Un Illustre Inconnu de Matthieu Delaporte, sublimement joué par Mathieu Kassovitz, nous savons – ou apprenons – à jouer le personnage idéal pour espérer être au casting de notre prochain job. A toujours vouloir porter notre plus beau costume, nous finissons par oublier ce que nous sommes, ce qui nous anime et nous passionne. L’employeur de son côté n’en sort pas plus gagnant, voyant le coût de son recrutement ou sa rétention d’effectifs augmenter sans discontinuer.

Devant ce constat, de plus en plus d’entreprises reconnaissent volontiers la limite du processus de sélection de candidatures sur « papier » et multiplie les essais pour tenter d’identifier ce qui constitue l’essence même d’une personnalité : ses soft skills. Ce terme, pris à l’assaut de toutes les entreprises souhaitant se démarquer dans leur politique de Recrutement, rassemble les compétences cachées, ou du moins celles ne figurant pas sur un profil Linkedin : résoudre facilement un problème, l’empathie, le potentiel créatif ou encore l’esprit d’entreprendre reste difficilement identifiables dans un CV.

C’est ainsi que certaines enseignes de la grande distribution se sont essayées au recrutement sans CV via l’entretien vidéo. L’objectif est de se concentrer dès la première minute sur la personnalité du candidat, mesurer sa motivation pour le poste tout en l’aidant à dévoiler ses meilleurs atouts. Les résultats furent encourageants puisque une enseigne de bricolage compte environ 900 recrutements en 2019 avec ce procédé.

De l’intérêt individuel vers le collectif : l’urgence et la nécessité de se mettre au service du monde

Nous arrivons progressivement vers une prise de conscience collective autour du sens que l’on veut donner à nos vies et certainement à la matérialisation de nos actions : quel impact mon job a-t-il sur le monde ? Paradoxalement, il n’y a jamais eu autant d’emplois disponibles dans les NTIC où l’écran d’un PC reste notre meilleur ami dans une journée de travail. Sans doute car le PC n’est qu’un moyen d’arriver à une fin : celle de rendre meilleur le monde tel qu’on le connait aujourd’hui.

L’arrivée prochaine de l’intelligence artificielle dans nos vies touchera l’ensemble des secteurs sans épargner ceux occupés par les élites. Comment se préparent-elles à ce changement structurel où la question de la gestion de l’administration – raison de l’existence de l’ENA – sera petit à petit reléguée au second plan ? La création de l’école 42 par Xavier Niel prend le contre-pied du modèle de l’ENA. Elle y accueille les passionnés – ou non – de l’informatique, misant tout sur les compétences et la motivation de l’étudiant dans ce secteur porteur d’avenir. « Born to code ». C’est la signature de cet établissement qui a récemment décidé de mettre fin à la limite d’âge d’entrée. Un enseignement sans cours ni professeur, qui mise tout sur le participatif, à la manière d’un MOOC (Massive Open Online Courses, des cours d’enseignement en ligne libres et gratuits) dans la réalité.

L’élite d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Alors que nous lui confions dans le passé la mission d’organiser nos administrations et entreprises d’état, celle d’aujourd’hui doit comprendre l’urgence et la nécessité d’une mission au service du monde. Le terrain de jeu n’est plus national mais mondial. L’or n’est plus le produit, autrefois cher au consommateur, mais le service des données intelligentes. Ceux qui ont compris ces nouveaux enjeux deviendront peut-être malgré eux les élites de demain.

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