La société proposera-t-elle suffisamment de travail pour tous demain ? Quelles formes d’emploi cadreront ce travail ? Ignorés jusque récemment, ces sujets sont désormais un enjeu au cœur des débats. Alors que la science fiction s’est emparée du sujet avec une vision extrêmement dystopique, comme dans les productions Trepalium ou Section Zéro, peu de scenarii existent pour proposer des alternatives inclusives et satisfaisantes. Demain, qui aura un emploi, et qui travaillera ?

Les origines de l’emploi

La révolution industrielle a fait émerger le besoin majeur de donner un cadre juridique, social et économique au travail effectué par les personnes. Ces personnes disposaient d’une ou plusieurs compétences dont l’entreprise avait besoin, et la logique était alors de définir un lien de subordination hiérarchique entre celui qui payait pour la mise à disposition de la compétence et celui qui la mettait à disposition. On parlait alors d’employeur et d’employé, en référence à l’emploi, qui était justement ce cadre.

Ainsi, en 1841, le Droit du Travail naissait pour formaliser ce nouveau cadre de collaboration. 175 ans plus tard, les règles et dispositifs régissant la collaboration employeur-employé se sont affinées, sans pour autant redéfinir la nature même de cette collaboration, comme le montre l’historique des modifications du Droit du Travail sur le site du Ministère du Travail.

En matière de Droit du Travail, les évolutions liées à la nature même de l’emploi sont marginales depuis sa création.

A l’ère où un stagiaire possède potentiellement plus de connaissances et de compétences critiques que ses supérieurs hiérarchiques, quelle est la pertinence du lien hiérarchique ? A l’heure où la durée moyenne d’un Contrat à Durée Indéterminée dépasse à peine celle d’un Contrat à Durée Déterminée, quel sens y a t-il à conserver autant de rigidités dans l’un et l’autre ? Enfin, au moment où la valeur produite par un collaborateur freelance devient aussi valorisable que celle produite par un collaborateur salarié, tout en coûtant moitié moins cher, que intérêt de continuer à salarier tous ses collaborateurs ?

Le monde change vite, on ne le dira désormais plus assez ! Et notre société est dans une ornière sociale qu’elle a elle-même créée. Concrètement, quelle différence y a t’il entre Travail et Emploi ? Le système dans lequel nous vivons nous a peu poussés jusqu’à présent à nous poser la question, à tel point que même le dictionnaire les considère comme des synonymes. Et pourtant…

Décorréler travail et emploi

Le travail est l’ensemble des activités exécutées en vue de parvenir à un résultat. Alors que l’emploi est le cadre qui détermine le travail effectué. Littéralement, l’emploi est la manière de se servir de quelque chose. Le Droit du Travail devrait d’ailleurs plutôt s’intituler Droit de l’Emploi.

En d’autres termes, le travail est la valeur créée pour une organisation, que ce travail soit effectué par un humain ou une machine. Alors que l’emploi est le contrat qui régit la relation de travail entre une organisation et un être humain : CDI, CDD, stage.

Le Droit du Travail devrait plutôt s’intituler
Droit de l’Emploi


Aussi, lorsque le travail d’un humain vient à être effectué par une machine qui le remplace, un emploi est détruit.

En remplaçant un homme par une machine, le travail est toujours fait, mais il n’y a pas besoin d’un contrat de travail avec une machine… Travail et emploi sont fondamentalement très différents, et malgré cela, nous poussons tous en permanence pour les rassembler. C’est là tout le problème aujourd’hui : faut-il continuer à associer emploi et travail ? Avant de répondre à cette épineuse question, il est intéressant de s’attarder quelques instants sur les conséquences d’une séparation entre emploi et travail.

Décorréler emploi et protection sociale ?

Par exemple, la protection sociale des travailleurs est aujourd’hui directement attachée à leur situation professionnelle, leur emploi. Vous êtes en CDI dans une entreprise classique, alors vous êtes au Régime Général de la Sécurité Sociale. Vous êtes auto-entrepreneur, alors vous êtes au Régime Social des Indépendants.

Au delà des noms, ce sont des droits auxquels chacun peut ou non prétendre : chômage, retraite, formation, pénibilité. Pour un même travail effectué, une personne en CDI cotise plus de droits qu’une personne en freelance. D’où le fait qu’un freelance coûte moins de charges, mais il s’agit d’un avantage pervers, puisque ce sont moins de cotisations qui viennent alimenter le système de protection sociale, lequel repose sur la mutualisation de ces cotisations.

Avec le système et les tendances actuels, on assèche petit à petit les réserves, qui n’avaient pas besoin de cet écueil. Et sans un système de protection sociale efficace, dans un cadre où aucun autre dispositif viable n’a été pensé, c’est purement et simplement la cassure sociale massive au bout du chemin.

Décorréler emploi et création de valeur économique ?

Ensuite, près d’un métier sur deux pourra être opéré par une machine sous quinze ans. Cela fait vraiment beaucoup d’emplois en moins ! Tous chômeurs ? Ah non, les caisses seront déjà vidées, faute de cotisations. Donc pour éviter cela, par monts et par vaux, nombreux sont ceux qui protestent pour ne pas remplacer les emplois par des machines.

Autant se tirer une balle dans le pied, car d’autres pays sont un peu plus pragmatiques sur le sujet, et deviennent alors bien plus compétitifs que nous sur le plan économique. Moins d’économie égal moins d’emploi, le cercle vicieux !

Il faut oser le dire, le monde du travail et le monde de l’emploi sont en pleine mutation.

L’humain doit trouver sa place aux côtés des machines en apportant les compétences propres aux humains.

Et parallèlement, au delà du rôle de l’humain, la manière de réguler et coordonner ce travail doit être repensée pour permettre à chacun de profiter pleinement d’une protection sociale.

Décorréler emploi et productivité ?

De nombreux économistes estiment que le remplacement d’employés par des machines va en fait permettre de relancer l’économie et recréer massivement de l’emploi. L’excellent site CaptainEconomics nous livre un aperçu de cette théorie à travers le graphique adapté ci-dessous.

CaptainEconomics-Larmi-travail-emploi

En réalité, ce scénario ne semble pas tenir compte du caractère relativement court-termiste des investisseurs qui détiennent les différents outils de production. Vendre moins cher, augmenter l’investissement… Même si sur le papier l’équation fonctionne, la simple idée pour une entreprise de vendre durablement son produit moins cher est une vraie révolution culturelle.

Quand on sait que certains chefs d’entreprise sont à peine équipés d’une adresse mail en 2016, on peut s’interroger sur la capacité du marché à jouer le jeu, et donc sur le nombre d’emplois créés. En revanche, c’est certain, ceux qui joueront le jeu feront beaucoup d’argent à moyen et long terme.

Décorréler emploi et rémunération

Ne plus lier emploi et rémunération est l’une des pistes les plus prometteuses pour éviter une fracture sociale irréparable. Une telle décision doit nécessairement s’accompagner d’un changement fondamental de mentalité dans notre société, pour accepter que la valeur ajoutée d’un travail ne se résume pas à un emploi ou un contrat de travail.

Un bénévole dans une association ne joue-t-il pas un rôle au moins aussi important pour notre Société qu’un collaborateur dans son entreprise ?

La valeur ajoutée d’un individu ne se résume pas à la forme du contrat qui lui permet de travailler. Et surtout, des contributions essentielles au bon fonctionnement de notre société sont aujourd’hui réalisées sans aucune contrepartie financière : c’est le bénévolat, choisi ou non. Choisi pour le cas d’une implication associative, simplement vécu au quotidien pour le cas du civisme et de la charité.

Une société plus juste est possible, pour peu que les bons droits soient attachés aux bonnes actions. Car considérer qu’un travail peut être fait sans emploi, par une machine par exemple, c’est accepter la destruction d’emplois pure et simple tout en conservant les profits du travail. Si la valeur économique est toujours générée, alors pourquoi ne pas considérer un emploi sans travail.

Le débat de la rémunération universelle semble être la suite logique de cette réflexion, et également l’un des rares scenarii optimistes allant dans le sens des évolutions en cours. Sinon quel autre scénario envisager ?

Voir le module du MOOC Unow dédié à ce sujet  :

Image à la une : Trepalium, la série d’anticipation d’Arte

Ebook
Ebook-public-sector

[Ebook] Quelles perspectives pour la digitalisation des ressources humaines dans le secteur public ?

Télécharger