La juvenoia est un néologisme théorisé par le sociologue David Finkelhor en 2011. Mot-valise composé de « juvénile » et de « paranoïa », il se définit comme la peur ou l’hostilité ressentie par une génération à l’encontre d’une génération plus jeune ou envers la culture jeune en général.

Le vulgarisateur scientifique Michael Stevens en a d’ailleurs fait une vidéo très instructive comme à l’accoutumée :

Evan Spiegel est-il le nouveau Mozart ?

Le fait est que toute génération dévalorise la génération d’après. Elle ne la comprend pas, ou bien peut-être ne veut-elle pas la comprendre. C’est comme ça et ça l’a toujours été. George Orwell affirmait d’ailleurs : « Chaque génération se croit plus intelligente que celle qui l’a précédée, et plus sage que celle qui la suit ». Rien de nouveau à l’ouest, donc.

De son côté, le Sunday Magazine écrivait déjà en 1871 (!) : « De nos jours, nous envoyons une multitude de notes courtes et rapides, au lieu de de prendre le temps d’écrire sur une feuille de papier ». Ça ne vous rappelle rien ? Une phrase prononcée par mamie Francine lors du dernier repas dominical en se plaignant des SMS de ses petits-enfants ?

Chaque génération se croit
plus intelligente que celle qui l’a précédée,
et plus sage que celle qui la suit


Pour en finir avec les exemples, regardons à nouveau le chef d’œuvre de Richard Curtis, Good Morning England : le rock, aujourd’hui musique noble par excellence, était vu dans les années 1960 comme une musique de sauvages qu’il fallait interdire. Les enfants se cachaient à la tombée de la nuit pour écouter Dusty Springfield, et les radios devaient braver la loi et émettre depuis le large des côtes anglaises…Que les temps ont changé !

De même, en leur temps, les livres et les magazines étaient accusés de causer la fin des « vraies » et profondes conversations, les voitures étaient vues comme la décadence d’une génération fainéante, et Mozart comme un génie fou qui n’en a cure des règles musicales.

Selon Michael Stevens, les trentenaires, et au-delà, récusent les jeunes générations et ne comprennent pas leurs comportements pour trois raisons :

  1. Par nature, la « génération d’avant » est un succès. Elle a en effet réussi à éviter la fin de l’espèce et à prolonger l’existence de l’humanité. Elle voit donc d’un mauvais œil les comportements différents des jeunes générations : puisque, eux, ont réussi à sauver l’humanité, leurs enfants doivent reproduire leurs paradigmes pour, à leur tour, sauver l’espèce. Tout déviation par rapport à leur propre comportement pourrait en effet être un problème.
  2. La deuxième réside dans la question suivante : qu’est-ce qui a le plus changé, l’individu ou le Monde ? C’est bien la perception du monde par les individus de la génération d’avant qui a changé. Non, les conducteurs ne sont pas plus mauvais maintenant, c’est simplement que vous avez plus de responsabilité, et que vous devez faire attention à vos enfants en traversant la route.
  3. Enfin, chacun est nostalgique de son enfance. Par conséquent, toute enfance qui diffère de celle que l’on a vécu soi-même est vue comme anormale, ou moins bien. « Il n’y avait pas Snapchat à mon époque ? Eh bien, Snapchat est clairement un signe de la décadence et de la disparition de la culture ! », faisant d’Evan Spiegel, le fondateur de Snapchat, l’égal de Mozart. Cela réside dans le fait que nous créons plus de souvenirs quand nous sommes adolescents que quand nous sommes adultes, comme l’explique Michael Stevens.

Les baby-boomers, la seule vraie génération ?

Philip Bump, dans une tribune pour le Washington Post qui a fait date, défend la thèse suivante : il n’y a qu’une seule vraie génération, qui rassemble les caractéristiques nécessaires pour être appréhendée comme une cohorte homogène. Les baby-boomers.

Numériquement, les boomers composent déjà la plus grande génération, et sont issus d’une véritable explosion du taux de natalité à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. Leur temporalité est claire : les deux décennies suivant 39-45. Au contraire, les Gen X, Gen Y et autres Millenials ne disposent pas de début et de fin claires et indiscutables. Leurs définitions temporelles sont sujet à débat et personne ne s’accorde véritablement sur leurs dates.

À part les boomers, les autres générations
relèvent plutôt du story telling marketing


Enfin, selon les démographes, seule la génération des baby-boomers constituent une véritable cohorte, c’est-à-dire un groupe qui partage certaines caractéristiques démographiques communes. Les autres générations, elles, se définissent sur des critères plus ou moins arbitraires. Elles relèvent donc plutôt du story telling construit par les marketeurs.

Plutôt challengers ou créatifs ?

Parlons-en, d’ailleurs, des experts en marketing. Un article publié sur L’ADN récapitule les dernières parutions académiques déchiffrant le comportement des consommateurs des différentes générations. L’une d’entre elle, menée par l’entreprise hollandaise Motivaction auprès de 15 000 millennials de 20 pays, classifie la population en cinq catégories : les challengers, les conservateurs, les sociaux, les créatifs et les « achievers ».

millennials-motivaction-study

Michel Sara, fondateur de ROI Marketing et auteur de l’article sur L’ADN, explicite ces différentes catégories ainsi :

  • « Challengers »: travailleurs aimant la concurrence et fascinés par l’argent, le risqué et l’aventure
  • « Conservatives »: personnes bien organisées, axées sur la famille, pour qui la tradition et l’étiquette sont importantes
  • « Socializers »: personnes cherchant des structures qui aiment les loisirs, la liberté et les valeurs familiales
  • « Creatives »: idéalistes ouverts d’esprit qui valorisent le développement personnel et la culture
  • « Achievers »: entrepreneurs ayant des réseaux, pour qui leurs proches et leur communauté sont importants

Comme nous le montre de façon très visuelle le graphique ci-dessus, ces différents labels sont plus ou moins répartis également à travers les trois générations étudiées. « Penser que les 2 milliards d’êtres humains nés entre 1981 et 2000 sont homogènes est une bêtise, mais penser qu’ils diffèrent grandement de leurs aînés est tout aussi stupide », clame Michel Sara. Il n’a sans doute pas tort. Ne nous laissons donc pas emporter par des concepts marketing.

À mi-chemin

Pour les entreprises, l’enjeu est, comme souvent, très simple à énoncer et bien compliqué à mettre en pratique. Il s’agit de s’assurer d’être à mi-chemin entre un jeunisme à outrance et le persiflage simpliste d’une génération Y fainéante. Parce que l’expérience n’est rien sans le culot de penser que tout est possible, et que l’énergie du faire n’est rien sans la sagesse de l’histoire.

Comme nous le répétons souvent dans nos colonnes, il incombe aux managers et aux RH de trouver la bonne granularité afin d’adresser les besoins et les aspirations de chacun de façon la plus personnalisée possible. Nous sommes ici convaincus que cette granularité ne se trouve pas dans les âges, mais dans les personnalités, les hobbies, le rapport au travail, l’aisance en groupe…Dans l’étude citée plus haut, cela revient à identifier quels membres de l’organisation sont challengers, lesquels sont créatifs, lesquels sont conservateurs etc. Parce qu’une entreprise a bien entendu besoin de tous ces profils pour prospérer.

D’ailleurs, pourquoi un petit c*n et un vieux c*n ne pourraient-ils pas faire bon ménage ? Il est temps de visionner à nouveau le film Tour de France de Rachid Djaïdani avec Gérard Depardieu : l’histoire d’un jeune rappeur de banlieue qui forge une profonde amitié avec un vieil homme féru de peinture qui voyage de port en port.

De toute façon, l’alphabet ne comptant que 26 lettres, une fois arrivée la génération Z, comment désigner les générations futures ?

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[Ebook] Quelles perspectives pour la digitalisation des ressources humaines dans le secteur public ?

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